Le Perverted Crowdsourcing et le Monkey Business dans la pub

Les petites mains de la planète sont peut-être sur le clavier de votre ordinateur.

durex

 

Ci-dessus, vous pouvez admirer une sympathique campagne d’affichage Durex.
Ci-dessous je vais vous parler de « perverted crowdsourcing » et de « free pitchings. »
Parce que dans le business, à force de ne pas se protéger, on finit par se faire avoir.

Où on trouve aujourd’hui les petites mains de la pub ? En Indonésie, à Bombay ou à Shanghai ? Et si c’était dans votre ville ? Ou dans votre propre maison ? La sous-traitance, l’exploitation et le travail à l’œil se répandent sur la toile depuis qu’on peut délocaliser la main d’œuvre dans le cyber-espace.

Tout a commencé par le «crowdsourcing». Le principe est simplissime : les compétences d’une communauté d’utilisateurs se réunissent autour d’une cause virtuelle pour apporter du contenu, des outils ou des solutions. Prose littéraire, traductions, dictionnaires, jeux en ligne, photos, vidéos, développement d’applications, commentaires de produits, d’articles, de voyages… tout y passe.

Parfois les résultats sont épatants. Un groupe de geek passionnés peut réussir des performances qui n’ont rien à envier aux programmateurs professionnels. Et le phénomène Wikipedia a prouvé qu’il est possible de créer des projets passionnants comme la liberté d’accès à la culture. Jimmy Wales, son fondateur, raconte que lors d’une visite dans un bidonville en Inde a «rencontré un jeune homme dans la rue qui lui a dit avoir utilisé l’encyclopédie en ligne Wikipedia pour passer ses examens de fin d’études secondaires».

Jusqu’ici, nous n’avons que le meilleur du crowdsourcing, celui qui part d’un sentiment généreux et d’une envie de partage. C’est l’approvisionnement par la foule au service d’un intérêt commun, sans but lucratif. Et pour le bien de tous.

Mais les dérives commencent dès que le pognon rentre en jeu. C’est ce qu’on appelle le « perverted crowdsourcing« . Certaines sociétés qui ont des buts commerciaux profitent de cette méthode pour exploiter les gens, remplacer des professionnels et avoir des employés pas chers. Ou carrément à l’œil. Elles vendent à prix fort des contenus, des recherches ou des résolutions de problèmes qu’ils ont peu ou pas payés. Ça se passe dans tous les domaines : le design, la science, la création, le marketing… Et dans la pub.

Eh oui, la pub aussi a ses cerveaux en réseau et ses petites-grandes mains au clavier. Et si certains Annonceurs utilisent de manière noble la co-création à l’échelle planétaire et rémunèrent équitablement les internautes-créatifs, d’autres exploitent l’imagination, la créativité, les talents et les connaissances des plus naïfs. Pas seulement avec du « perverted crowdsourcing« , mais aussi à travers le « free pitchings. »

Ce phénomène touche particulièrement les graphistes débutants. Depuis quelques années les appels d’offre déguisés en concours se multiplient.
De la création de logo à la réalisation de graphismes pour des tee-shirts en passant par la signature de marque et par la création d’affiches, tous les créatifs qui démarrent se sont déjà retrouvés face à un de ces concours.

Celui qui n’a jamais fait du « free pitchings » lève la main. C’est presque devenue une norme tacite sur la toile. Au point que l’AGI (l’Alliance Graphique Internationale) et l’ADF (Alliance Française des Designers) ont lancé un appel pour expliquer en quoi cette pratique est illégale, dangereuse et comment en éviter les pièges.

Quand Samuel Michael, l’heureux gagnant du concours Durexhibit, reçoit environ 600 euros pour les 4 affiches qui seront utilisées pour une campagne de sensibilisation nationale, [4] on profite de sa naïveté en payant sa création dix, vingt, trente, quarante fois moins que les prix du marché. Le «free pitchings » déprécie le travail, la création et toute la profession. On en fait quoi des contrats, de la propriété intellectuelle, de la reconnaissance économique et sociale ? Parce qu’à force de balancer du travail gratos ou pour quelques euros, comment voulez-vous qu’un pro explique au même client qu’un logo se rémunère ? Et même l’étudiant ou le jeune graphiste que fera-t-il quand il ne sera plus chez maman et papa et qu’il devra vivre de son boulot ?

D’accord, ça peut arriver que le jeu en vaille la chandelle. Quand le spot Doritos passe pendant la finale du Super Bowl et que le film est vu par 90 millions de téléspectateurs, on peut bien accepter d’être sous-payé puisque, après un tel coup de pub, on a son avenir tout tracé. La notoriété et la gloire remplacent le manque à gagner. Pas question que passion rime avec exploitation.

Regardez bien la carotte qu’on vous tend et réfléchissez. Qu’allez vous gagner en argent ou en en visibilité et en notoriété ? Et si vous avez 90 millions de téléspectateurs et pas d’argent, foncez ! Les bons Annonceurs savent que personne ne devrait jamais travailler pour des cacahuètes. « If you pay peanuts, you’ve got monkeys ». [5]

Note : [5] Si vous payez des cacahuètes, vous obtenez des singes

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15 réflexions au sujet de “Le Perverted Crowdsourcing et le Monkey Business dans la pub”

  1. Quand on demarre; on a envie de preparer son book. C’est donc très tentant d’avoir une motivation et de montrer son talents et ses idées sur un vrai brief. Oui, comme beaucoup, je me suis fait avoir aussi. Mais quand on reflechit de pres c’est de l’arnaque et il faut arreter de permettre à des clients bourrés de fric de profiter de petits jeunes pour avoir du boulot gratos.

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  2. C’est bien d’alerter les jeunes graphistes. Il faut arrêter ce truc qui casse les prix du marché, qui nuit à ceux qui vivent de ce métier et aussi à ceux qui demarrent qui n’auront plus de futur.

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  3. 450 euros brut pour le logo Danone. C’est Frédérique de l’agence Emerveille qui nous avait alerté avec une maquette sympa dans l’onglet "vos créa" de ce blog même.
    Je n’avais pas vraiment compris, maintenant c’est fait. Merci pour ce billet.

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  4. Voici le lien concernant la polémique du logo Danone Communities
    http://www.kob-one.com/sujet-916...

    Il s’agissait d’un concours (plus précisément d’un appel d’offre non rémunéré) de création de logos, organisé par une plateforme qui fait que cela et qui a été sollicité à la base par une agence de conseil en stratégie.
    Environ 40 graphistes y ont participé (pour ne pas dire le mot "travaillé") avec à la clé 450 € brut pour le vainqueur et que dalle pour tous les autres.
    Le logo gagnant n’a finalement même pas été utilisé, donc question gloire et notoriété…

    Pourquoi, aux yeux de la loi française, ce modèle économique qui s’apparante a du travail au noir dissimulé n’est-il pas considéré comme une atteinte au droit du travail ?

    Et puis, vis à vis des entreprises qui bossent honnêtement, le "perverted crowdsourcing" n’est-il pas une pratique anticoncurrentielle ?

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  5. J’ai été sur le lien que nous a donné l’agence Emerveille et j’ai lu la polémique. Danone a profité de son nom et la participation a été exceptionnelle. Comme dit justement un intervenant, on peut s’interroger sur l’avenir de notre boulot et sur les attentes de ceux qui l’exercent.

    Apparemment il y a beaucoup plus de gens naïfs (et pas seulement d’étudiants et petits jeunes) de ce qu’on pourrait imaginer. Peut-être que le nom du gros annonceur a aussi contribué à les faire tomber dans le panneau.

    Merci Babette de nous mettre au courant de ces pratiques douteuse.
    Merci agence Emerveille pour ce complément d’info.

    J’invite tous les graphistes à faire lire ce billet et à passer l’info pour protéger les gens qui vivent de ce métier.

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  6. Le discours des cacahuètes va refroidir les gens qui participent à ces concours, mais celui des singes devrait refroidir les annonceurs. Bien joué !

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